THEOMAI* 
SOCIETY, NATURE AND DEVELOPMENT STUDIES NETWORK
 

    
 

LA CONQUêTE DES "TERRES VIERGES"
o la invention de un désert. Milieu et paysage de la pampa*

 

Guillermo Bengoa
(Universidad Nacional de Mar del Plata, Argentina)

 

* Published in: "Espace, temps et Pouvoir dans le Nouveau Monde,"  París, Anthropos/Económica, 1997 . ISBN 2-7178-3239-4 pp. 118 a 162


Pampa: Je devine ton étundue qui s'enfonce dans les alentours, et je perds mon sang dans tes couchants


J. L. Borges, "A l'horizon d'un faubourg", 1925

 

1. INTRODUCTION

La pampa comme lieu exotique n'est pas à la mode, et peut-être ne le sera-t-elle jamais. Elle ne possède pas le charme luxuriant de l'Amazone et partant n'éveille pas l'inquiétude des écologiste de cette fin de millénaire. Elle ná pas non plus la beauté cinématographique des grands déserts et c'ést porquoi elle n'attire pas les caméras de l'industrie du spectacle. On ne peut pas non plus y apprécier la mystique residu des grandes civilisations précolombiennes, avec leurs monuments de pierre, et, par conséquent, elle n'entre pas dans les circuits internationaux du tourisme "anthropologique". Mais derrièrre l'aspect tranquille de cette région, se cache un décors dans lequel se développent de grandes contradictions. Ce n'est qu'en posant sur elle un regard minimaliste que l'ón peut arriver à apprècier sa richesse.

Parmi les nombreux aspects qui nous permettent de considérer une région si peu étudiée, il en est deux sur lesquels nous mettrons l'accent: le premier est la singularité de la pampa comme écosystème, en prenant ce mot dans son sens la plus large. Le second embrasse les influences que le paysage engendre chez l'homme, et por conséquent son interrelation avec le Pouvoir. En définitive, nous adopterons le milieu comme le point de vue qui contemple la relatión société/nature.

Ainsi, au première partie, "l'etat de la nature" nous ferons une description de la pampa en la comparant avec d'autres endroits similaires dans le monde. Pour ce faire, en plus des données actuelles, nous nous appuierons sur les descriptions des voyagers -depuis les aventuriers jusqu'aux hommes de sciencie- qui, fondamentalement pendant le siècle dernier, ont parcouru la pampa en poursuivant des buts différents. Enfin, nous essayerons d'approfondir le problème de la perception dans l'espace de la pampa. Le but du chapitre est de mettre en relief la particularité de ce paysage pour pouvoir comprendre et sustout saisir le chapitre suivant.

Au chapitre suivant, "les mecanismes de appropriation" nous tenterons de vérifier la relation entre le Pouvoir et le Paysage, confrontés dans la pampa au cours des deux derniers siècles. Si les Lieux du Pouvoir sont souvent centralisés, hiérarchiques, verticaux, centripètes, échelonnés, la pampa se défend grâce au Pouvoir du Lieu: sans limites, centrifuge, sans directions principales, sans hiérarchie ni possibilité de l'etablir, horizontal. Il n'y a pas d'endroits qui dominent. Il faut savoir très bien lire les signes du lieu pour décider où établir le chef-lieu d'un district ou le siège du Juge de Paux.

Au dernier chapitre on signale une de ces tentatives de contrôle du Pouvoir sur la pampa; c'est une partie de l'episode connu dans l'histoire argentine comme "La conquête du désert": la construction de la Zanja Alsina (Tranchée Alsina), un essai inutile et desmesuré de contrôler les indigènes grâce à une "muraille de Chine" nationale, qui finit par avoir une longuer de plus de trois cents kilomètres.

Dans l'épilogue nous passons à l'actualité pour voir comment cette région est touchée par la revolution technologique de la fin du millénaire (et, collaborant avec elle, les politiques néoconservatrices actuelles). Dans cette partie du travail, nous défendons l'idée suivante: les nouvelles technologies et politiques mondiales qui visent à la globalization affectent moins la pampa que d'autres régions du pays, parce que la pampa était déjà ce que sera maintenant le monde entier: uniforme, indéterminée, sans limites. La pampa ancestrales, celle des indiens et celle qui les précède, est un antécédent de l'espace cybernétique. Celle qui va disparaître, c'est la pampa du capitalisme primitif, avec son réseau d'établissements construits péniblement et en filière le long des routes et des voies ferrées. Le satellite n'a pas besoin de stations intermédiare. Celui qui aura un pouvoir d'achat vivra dans une pampa élecronique. Celui qui n'áura pas ce puivoir subira sans doute le sort des indiens: l'extinction à plus ou moins brève échéance.

Notons que, selon le sens général de l'exposé, il ne s'agit pas d'y voir un determinisme géographique. Nous ne voulons pas non plus insister sur l'idée qui considère la Pampa comme si elle était le problème métaphysique argentin, tel que le suggérait déjà Sarmiento en 1845 quand il écrivait: "le mal qui afflige la République Argentine est l'extension: le désert l'entoure de toutes parts, il s'y insinue jusqu'au coeur". On ne suggère pas l'idée que l'état actuel de pauvreté du tiers-monde ou les obscures décennies d'autoritarisme sont une consequence inévitable de la pampa ou de tout autre déterminant géographique argentin. Ce que nous voulons mettre en relief c'est qu'à divers moments de l'histoire, le paysage a exercé une influence sur la prise de certaines décisions et nous suggérons même l'idée que la pampa infinie étant déterminante dans la solution du problème argentin fit quón adopta certaines politiques, avec cette conséquence que la pampa, le désert, l'immensité comme mal argentin se transformèrent en une espèce de prophétie qui s'accomplit d'elle-même.

En définitive, nous essairons dans ce travail non pas de construire un système complet d'explication de la réalité de la pampa, mais d'éclairer d'une lumière particulière la relation de la Société, du Environnement et du Pouvoir. Au cours de cette recherche, nous avons constaté que, tout au long de l'histoire argentine et dans la lutte que mène l'homme contre la nature, arrivé plus d'une fois ce qu'affirme Sarmiento dans "Facundo": "la pampa triomphe et exhibe sa face plate et velue, infinie, sans limites"

 

2.L'ETAT DE LA NATURE

"Il est indispensable de mettre tout soin et de faire les plus grands efforts pour peupler d'arbres la terre, surtout dans les pays plats qui sont victimes de la sécheresse quand ils ne sont pas protégés; l'ombre des arbres contribue beaucoup à conserver l'humidité, les troncs brisent les vents forts et procurent melle avantages à l'homme..."

Manuel Belgrano, "Moyens géneraux de favoriser l'agriculture, d'encourager l'industrie et de protéger le commerce dans un pays agricole", Buenos Aires, 1796.

 

2.1. BREF HISTOIRE ECOLOGIQUE

La pampa est une énorme plaine herbacée, d'environ 500.000 km2, presque sans équivalent dans le monde. (les deux seules régions semblables son la steppe centrale nordanericaine et le plaine russe, mais toutes deux se distinguent pas des saison de neige, ce qui n'pas le cas pour la pampa) Les températures bénignes et la distribution regulière des pluies durant toute l'année, sans parler du sol qui contient un pourcentage éléve de matière organique, transforment la pampa en une région potentiellement très apte au développement humain, avec une grande capacité de sustentation. Peut-être son déficit le plus notoire est-il l'absence presque totale d'arbres, comme le souligne Belgrano dans le épigraphe, déficit produit de "la densité d'herbage qui jette de l'ombre sur les semences at les jeunes plantes empêchant leur développement. Si malgré tout un arbre arrive à pousser, il est difficile qu'il grandisse longtemps: en zone de violents orages et d'herbes sèches abondants, les incendies de champs sont très fréquents. Il est probable que ces incendies aient détruit tout arbre qui se serait aventuré au coeur de la pampa, à l'exception de l'ombú et du chañar" (Brailovsky y Foguelman, 1991:52)

A l'arrivée des espagnols au Rio de la Plata, en 1516, cette région était trés peu habitée, mais dans les deux cents ans qui séparent la première expéditión de Juan de Garay, qui parcourut à cheval la zone, et le début de l'occupation effective du territoire par les colonisateurs, la population indigène avait augmenté notablement, d'après lés archives des chroniqueurs. Ce phénomène, qui contraste avec ce qui se passa sur le reste du continent où l'arrivée des européens et de leurs maladies ( variole, peste bubonique, tiphus, lèpre, tuberculose, paludisme, fièvre jaune, et même des maladies "moins graves" comme la rougeola ou la grippe) causa un veritable ravage démographique, mérite une explication.

Le fait est que, avant que les vaches n'arriven d'Europe, cette région était presque dépourvue de protéines ou, plus exactement, les protéines animales étaient recuillies lentement et péniblement pour l'homme. Les grands animaux du plestocène (milodonte, cheval américain, mégatherium, mastodonte, gliptodonte) avaient disparu depuis longtemps -certains affirment qu'ils furent chassés par l'actión de l'homme- et les guanacos et les lamas s'étaient réfugiés dans les région montagneuses. L'existence de niches écologiques vides pour de grands herbivores explique, selon Glico et Morello (1980:112) "la multiplication explosive de chevaux, d'ânes sauvages et de bovins créole dans les pampas du cône sud. Ces tropeaux sauvages de bovins et de chevaux créèrent un écosystème seminaturel pendant la conquête et la guerre contre l'indien, à quoi s'ajoutèrent encore des carnassiers qui furents introduits aussi, comme les meutes de chiens sauvages. L'indigène enrichit son patrimoine culturel. Après 80 ans de l'introduction du cheval sauvage, l'indien parvint à une culture équestre rapide et efficiente, totalement adaptée à ses activités guerrières, avec des traits inédits de relation cavalier/cheval".

Cette nouvelle relation et ses conséquences sociales et territoriales sont soulignées par Alvaro Yunque (1969:20) quand il affirme: "en sautant sur le cheval sans selle et en devenant un des grands cavaliers semblables aux habitants des plaines, des mamelouks ou des cosaques, l'indien fit, lui aussi, un bond de plusieurs siècles. D'un être conquist il se convertit en un conquérant. Les distances s'amenuisèrent". Lucio V. Mansilla (1956:71), qui partagea un temps la vie des indiens de la pampa au siècle dernier, décrit d'une manière exhaustive l'union aborigène-cheval: "Ils ont la coutume de se reposer sur le dos du cheval. Ils s'y jettent comme sur un lit, utilisant comme appui le cou de l'animal et étendant les jambes croisées sur les hanches. Ils demeurent longtemps ainsi, parfois des heures entières. Ils ne descendent même pas de cheval pour lui donner à boire ni ne mettent pied à terre pour enlever et mettre le mors. L'indien vit sur le cheval comme le pêcheur dans sa barque; son élément est la pampa, comme l'élément de l'autre est le mer". Ou comme dit plus poétiquement Martinez Estrada (1993:14) "sauvages et animaux formaient une curieuse entité de résistance et de mutuelle protection, se mettant d'accord sur les normes vitales que leur imposaient le desert et l'ennemi".

Grâce à ces espaces vides existant dans la pampa, on comprend que ces quelques exemplaires de bétail se soient multipliés en quelques années. Un chroniqueur colonial en donne plus tard une explication: "Don Pedro de Mendoza fonda cette capitale, qu'il dépeupla en tès peu de temps, ses habitants passant au Paraguay d'une manière si pressée qu'ils ne purent prendre avec eux qyuelques juments qu'ils possédaient et qu'ils abandonnèrent dans les champs... les bêtes à cornes venrent avec Garay et procréèrent dans les environs, jusqu'à ce que par négligence ou manque d'eau dnas les années de grande sécheresse, quelques-unes s'échappèrent à la rivière Salad, où en liberté elles se multiplièrent, se répandant jusqu'au río Negro et plus au Sud, parce que, bien que les barbares querandis qu'on appelle aujourd'hui pampas, mangent leur viande, ils n'étaient pas assez nombreux pour détruire tout leur bétail." (Félix de Azara, 1973:149)

Le bétail enrichit l'ecosystème de la pampa de manière inusitée grâce à un mécanisme que Brailovsky (1991:113) résume de cette manière: "Dans la pampa antérieure à la conquête, l'absence d'herbivores importants permettait que les pâturages accomplissent leur cycle biologique complet. Les herbages naissaient, poussaient très haut et mouraient, laissant de grandes fourrages secs qui caractérisèrent la vieille plaine. Ces herbes étaient adaptées à des sols riches en matière organique, mais pauvres en nitrogène. En conséquence, elles s'adaptèrent à un rythme biologique lent, qui durait plusieurs années, et en mêmes temps elles furent les responsables de l'allongement de ce cycle, en raison de la lenteur avec la quelle elles se décomposaient. L'introduction du bétail signifia in brusque enrichissement du sol de la pampa. Après de milliers d'années d'absence de grands animaux, apparaissent, se multiplient et meurent des millions de vaches et de chevaux. Leurs déjections et leurs restes réactivent le recyclage du nitrogène et provoquent un déséquilibre écologique d'importance. Le rapide cecyclage du nitrogène fut la cause d'un phénomène connu comme le rajeunissement de l'écosystéme. Plus il y a de nitrogène, plus nombreuses sont les possibilités de croissance pour les plantes annuelles. Le nitrogène stimule, herbes plus vertes et plus tendres de croissance rapide. Il stimule aussi le rebourgeonnement des mêmes fourrages antérieurs, qui sont broutés par le bétail et qui remplacent leurs vieilles tiges par d'autres nouvelles. Ces changement écologiques impliquent la création de nouvelles niches, de nouvelles occasions de développement pour d'autres espèces animales et végétales, c'est-à-dire de nouvelles chances de développement pour d'autres espèces".

A cela s'ajoute que les "herbes dures" furent remplacés progressivement par les "herbes tendres", probablement à cause des incendies, frequents dans une zone d'orages et peuplée de tribus qui brûlaient les pâtures pour s'aider dans la chasse. En ce sens, les changements écologiques qui facilitèrent l'expansion du bétail rendirent possible aussi le repeuplement de la pampa par les indigènes.

Nous avons déja vu une des particularités de la pampa: immense niche écologique "incomplète", apte à recevoir une énorme quantité de grands herbivores qui profiteront de ses pâtures et de ses provisions d'eau douce. Une autre particularité est en relation avec la "memoire" écologique du lieu. Les écosystèmes terrestres ont, en plus de leur développement latéral, un développement en hauteur et en profondeur. Dans la pampa, à la différence d'autres systèmes, (comme les forèt oú la vie se développe en hauteur et conserve dans l'immense biomasse de troncs et de lianes une énorme quantité d'information, sans parler de la grande quantité de carbone organique) une bonne partie de l'information biotique-abiotique et le plus grande partie du carbone organique sont contenues dans le sol. Montenegro exprime métaphoriquement que "la forêt est superficielle à Misiones (nord du pays) et souterraines dans la pampa, où le sol est l'équivalent écologique de gros troncs et de denses feuillages".(Montenegro, 1994:34) L'important est que la mémoire de la pampa est là, cachée aux regards superficiels, mais visible si nous faisons une coupe verticale dans son sol.

 

2.2. OPINIONS DES VOYAGEURS:

Depuis 1516 jusq'aujourd'hui, de nombreux voyageurs ont passé par la pampa et on consigné leur impression devant l'immensité de cette terre. Nous nous limiterons dans le temps entre la fin du XVIIIe siècle et la moitié du XIXe, étant donné que dans un passé antérieur, leur regard devient très différent du nôtre. Si nous nous rapprochons de l'actualité, apparaissent des éléments qui dénaturent la particularité du paysage: groupes d'arbres, clôtures de fil de fer, objets de la technologie industrielle comme les silos, les moulins, les réseaux électriques, les voies ferrés et leur infraestructure complémentaire, etc.

A travers ces récits nous verrons quelques-unes des caractéristiques du paysage de la pampa: l'immensité, le silence, l'horizon continu, l'absence de hauteurs comme postes d'observation, la monotonie du paysage.

Du point de vue historiographique, certaines de ces descriptions doivent être prises avec précaution. Augé prévient contre "l'expérience de celui qui, devant le paysage qu'il se promet de contempler et qu'il ne peut ne pas contempler, prend une pose et obtient à partir de la conscience de cette attitude un plaisir rare et parfois mélancolique". (Augé, 1993:92) Cet effet se perçoit en partie dans l'ouvre de Mac Cann, et d'autre voyagers anglais qui écrivirent sur l'Argentine pendant le siècle dernier. Augé porsuit ainsi: "Il n'est donc pas étonnant que ce soit parmi les voyageurs solitaires du siècle dernier et non les voyageurs professionnels ou les érudits, mais les voyageurs d'esprit, de prétext ou d'occasion, que nous trouverons l'evocation prophétique d'espaces où ni l'identité, ni la relation, ni l'histoire n'ont de veritable sens, où la solitude s'expériment comme excès ou comme anéantissement de l'individualité, où seul le movement des images laisse entrevoir confusément par moments celui qui les regarde disparaître, l'hypothèse d'un passé et la possibilité d'un avenir". En tenant compte de ces sauvegardes théoriques, voyons qui étaient les voyageurs que nous utiliserons comme référence dans cette partie du texte.

Félix de Azara était un officier géographe de l'armée, qui reçut en 1796 la mission du vice-roi de reconnaître la frontière sud et oust du pays. Il partit de Buenos Aires vers le fort de Melincué, où il descendit jusqu'à l'île Postrera parcourant une ligne marquée par le río Salado pendant plus de trois mois.

Le naturaliste Charles Darwin écrivit un journal exhaustif de son voyage à bord du Beagle. En 1833 il débarqua à l'embouchure du Río Negro. Il y connut Carmen de Patagones, Bahía Blanca et les Salines voisines. Ensuite, de Bahía Blanca il chevaucha jusq'à Santa Fe, en passant d'abord par Buenos Aires.

En 1848 le commerçant britannique William Mac Cann parcourut l'Argentine. Il visita la campagna de Buenos Aires, le sud des provinces littorales et Córdoba. Observateur pénétrant, il décrivit avec bons sens le paysage, les coutumes des habitants et divers aspects quotidiens, consignant des données intéressantes.

Voyons donc comment ces voyageurs perçoivent certaines des caracteristiques de la pampa.

Nous avons souligné la monotonie du paysage et le peu d'importance des changement qui se produisent dans cette région. A cet égard, Darwin ( 1921:153) affirme: "Bien souvent on ne se rend pas compte des grands avantages causés par les dépressions et les elevations du sol. Les deux sources rachitiques qui existent sur le trajet entre les rivières Negro et Colorado avaient leur origine dans d'insignifiantes inégalites de la plaine; sans celles-ci, on n'aurait pas trouvé une seule goutte d'eau" et encore: "L'uniformité de la couleur confère une extrême monotonie au paysage, car le gris blanchâtre des roches de quartz et le brun suave de l'herbe desséchés de la plaine dominent tout, sans une seule note brillante". L'ennui causé par cette plaine continue est mis en relief par Mac Cann (1986:69) "Le panorama des collines qui se présentaient trés élevées nous parut le plus beau après avoir chevauché trois cents milles par des plaines monotones".

L'omniprésence de la plaine est un autre aspect que soulignent les voyageurs. Plus d'une fois ils arrivent à le comparer avec l'expérience d'un voyage en mer. C'est ainsi que Darwin (1921:153) écrit: "La distance après le relais (à Sierra de la Ventana) était de quelque six lieues, sur une plaine uniforme du même caractère qu'avant. L'étrange aspect de cette montagne constrast avec la longue mer de terres qui, s'étendant tout autour, non seulement arrive au pied même de ses versants, mais sépare encore les montagnes parallèles ... Par l'habitude acquise, on s'attend toujours à voir dans les environs d'une haute montagne escarpée un terrain accidenté, couvert d'enormes fragments" .

Le caractére de Darwin le pousse à chercher à quel point la pampa peut être réellement plate. De ses notes on devine l'incrédulité rationaliste devant l'experience écrasante d'immensité que lui fournissent les sens et le besoin qu'il ressent de quantifier la dite expérience. "Sur une distance de plusieurs lieues au nord et au sud de San Nicolás et de Rosario le terrain est réellement plat. Tout ce que les voyageurs ont écrit sur sa parfaite horizontalité peut à peine être taxé d'exagéré. Cependant je n'ai jamais trouvé un endroit où jetant un regard autour de moi je cesserais de voir les objets à de plus grandes distances dans des directions que dans d'autres, ce qui prouve menifestement l'inégalité de la plaine. En mer, un observateur placé à deux mètres au-dessus de la surface de l'eau arrive à voir un horizon de deux milles et quatre cinquièmed'un mille. Par analogie, plus une plaine est horizontale, plus aussi l'horizon se rapproche de ces limites définies, et cela, à mon sens, détruit entièrement la grandeur que dans notre imagination posséderaient les plaines immenses"(1921:180). Quand il écrit cela, il y avait déja deux mois qu'il parcourait la pampa, ce qui fait que son sens de la perceptionétait passé de l'étonnement à l'analyse. Il le confirme dans un autre commentaire: "Les plaines (près de Areco) semblaient horizontales, parfaitement nivelées, mais il n'en était pas ainsi en réalité, parce qu'en bien des cas l'horizon était distant"(1921:176). Darwin note l'evolution dans le temps de ses capacités sensorielles. le naturaliste a été en Uruguay, il a parcouru ensuite l'Argentine et finalement il retourne à Montevideo. Là, avec sa perception aiguisée par des mois de plaine, il écrit faisant allusion à l'Uruguay: "Je note que maintenant cette région me semble très différente de l'impression que j'eus quand je le vis pour la première fois. Je me rappelle qu'alors je crus qu'elle était une plaine très horizontale, mais à présent, après avoir galopé à travers les pampas, je n'arrive pas à m'expliquer quelles raisons j'ai eues de la considérer parfaitement plate" (1845:205).

C'est cette même sensation que transmet Mac Cann. Le commercant anglais déclare en commencant son voyage: "Quand, après nous être levés, nous partons, je restai surpris devant la plaine si parfaite qu'elle se dilatait devant nous par tous les côtés, on ne remarquait pas dans cette immense eténdue la plus légère ondulation... tout le territoire, à une petite exception près, est une vaste plaine herbeuse, ou une prairie, dont la plus grande partie semble plate à vue".(1986:45)

L'absence de repères visuels qui guident la marche est une conséquence de cette plaine presque absolue et du déboisement. Mac Cann manifeste plus d'une fois cet étonnement, comme on peut l'observer dans le dialogue suivant: "Une fois que don Pepe monta à cheval, je lui demandai quelle route nous suivrions. Don Pepe me répondit, en la signalant au loin avec la main:
-Vous arrivez à voir cette ferme?...
-... Je ne vois rien que du bétail, lui répondis-je.
-Fort bien, mais voyez-vous cette tache obscure qui semble un tropeau regulier de bétail?...
-Oui, ... je vois quelque chose d'obscur dans le lointain, mais impossible de savoir s'il s'agit de vaches ou de chevaux.
- Et que voyez-vous d'autre dans la même direction?
- Très loin... quelques nuages moutonneux...
- Des nuages... oui... il semble que vous soyez encore en mer. Et bienm nous allons continuer à avancer droit sur ces nuages.
- Et quand y arriverons-nous?...
- Ne vous inquiétes pas ... nous allons voir avant d'autres choses ...

Don José dit alors que ces fameux nuages pourraient commencer à bouger et nous nous mîmes à galoper dans leur direction. (Mac Cann, 1852:42)

L'étonnement donne souvent lieu à des impressions plus profondes sur l'âme du voyager qui arrive à ressentir de l'agoraphobie, ou la craiente des espaces vides, comme le laisse voir cette observation de Mac Cann: "A mesure que nous avancions dans cette étendue si sauvage, je me sentais impressionné par sa solitude et sa mélancolie; ni roches, ni fleuves, ni une colline, ni un arbre n'altérait la monotonie et la tristesse de cette plaine où on ne voyait aucune habitation humaine à plusieurs milles à la ronde". A l'anglais lui manquent aussi les bois: "la beauté de la scène eût été complète si elle était accompagnée de la rumeur des feuilles dans un bois, mais ici il n'y a pas d'arbres qui prêtent aux oiseaux le refuge de leurs frondaisons"(1986:24)

Cette absence d'arbres, dont nous avons donné l'explication écologique, est un des thèmes les plus souvent traités par les voyageurs. Les quelques arbres qui existent sont un jalon dans la plaine et ils reçoivent même un nom propre comme on l'observe dans cette note d'Azara (1973:139): "L'Ile Postrera que nous avions délimitée la veille nous servit de guide. Ainsi appelle-t-on un groupe d'arbres qui se trouve sur le passage même du Salado et ce sont les seuls que nous vîmes durant tout le voyage". Darwin le note aussi, quand il écrit a son arrive à Sierra de la Ventana, un des deux seuls contreforts dans la pampa: "La montagne est très en pente, accidentée et pleine de précipices, elle est si entierèment dépourvue d'arbres et d'arbustes qu'il nous fut impossible de nous procurer un bout de bois affilé pour soutenir la viande sur le feu fait de pousses et de tiges de chardon"(1845:153). Comme c'est souvent le cas chez Darwin, il en cherche aussitôt la raison: "Les terres extrêmement plates comme les pampas sont rarement favorables au développement des arbres. La cause en est peut-être la force des vents ou la nature du drainage" (1845:69).

Les consequences de cette absence d'arbres se manifestent non seulement dans le manque de bois soit pour faire du feu, soit comme matérial de construction, mais encore dans l'inexistence de refuge, circunstance qui prend parfois des caractéristiques dramatiques. Darwin raconte: "La nuit dernière sont tombées des pierres extrêmement dures et aussi grandes que de petites pommes et qui ont tué un grand nombre d'animaux sauvages. Un des hommes a trouvé morts treize cerfs, un autre soldat, peu de minutes après mon arrivée en a trouvé sept encore. La grêle tua en plus beaucoup d'oiseaux plus petits, comme des canards, des faucons et des perdrix".(1921:164)

En contrast avec l'absence d'arbres, on signale l'énorme quantité de bétail et, en même temps, la pauvreté manifestée dans l'inexistence de technologie. Mac Cann écrit à ce propos: "dans tout l'espace occupé par la vue, la campagne apparaissait couverte de vaches et de brebis". Et, en quittant Tandil pour Buenos Aires, il ajoute: "Partout on voyait des tropeaux de bétail; certains animaux étaient très sauvages, d'autres relativement doux; il y avait une quantité de cerfs, d'autruches et d'autres oiseaux sauvages. Nous n'avons pas rencontré de brebis et sauf une ou deux chaumières, nous n'avons pas noté non plus de signe de population". La manque de moyens habituellement utilisés par le conquistador se manifeste dans cette note d'Azara: "Cette ressource manquant (les salaires) il fallait qu'ils abandonnent l'endroit, le laissant dans l'état où ils l'avaient trouvé, sans un arbre ni un pêcher pour en tirer un fruit et du bois"(1973:159). Et Darwin, quarante ans plus tard, note la précarité de l'infraestructure: "Nous avons laissé derrière nous la ville de Luján, où il y a un pont de bois sur la rivière, chose rare dans ce pays"(1921:176). Le manque de bois et l'abondance de bétail a eu comme conséquence la naissance d'une "civilisation du cuir", puisqu'on faisait avec ce matériel des meubles, des toits, des portes et des instruments de travail.

Voyons maintenant quelques notes sur les herbages. Mac Cann écrit à ce sujet: "Nous avons fait notre chemin à travers de haute herbage où, par moments, nous perdions les traces qui nous guidaient, mais nous aidant de la boussole et de nos observations, nous avosn continué notre route d'un coeur léger, bien que nous n'étions gère sûr de celle que nous prenions".(1986:77) Et en quittant San Antonio de Areco, il commente: "Pendant trois jours, à très peu d'intervalles, nous avons marché par des plaines couvertes de chardons énormes, quelques-uns avaient jusqu'à huit pieds de hauteur. Par moments il devient très difficile d'avancer parmi les chardons; les sentiers sont si étroits qu' un seul cheval peut à peine y passer".(1986:218)

Avant de tirer quelques conclusions de ces notes des voyageurs, voyons ce qu'ils disaient concernat un des deux types d'habitants de la pampa, les gauchos (l'autre type est évidemment l'indien) Darwin écrit à ce propos: "Les gauchos ou paysans sont très supérieurs à ceux habitent dans les villes. Le gaucho se distingue invariablement par sa courtoisie empressée et son hospitalité; je n'en ai jamais rencontré un qui n'eût point ces qualiteés. Il est modeste tant à son propre égard qu'en ce qui touche à son pays. Il est à la fois courageux, vif et audacieux. D'autre part, il faut dire aussi que se commettent de nombreux vols, conséquence naturelle du jeu, universellement réoandu, de l'excès dans la boisson et de l'extrême indolence... l'abondance de chevaux et la profusion d'aliments rendent impossible l'aplication vertuese au travail"(1921:223). Une opinion semblable émet Mac Cann: "A l'heure de la sieste, un silence de mort règne dans la ville (de Santa Fe); les maisons et les boutiques sont fermées, les rues apparaissent désertes. Poussé par la curiosité, je suis sorti un jour pour me promener dans ces rues pendant le temps du repos; la quantité de gens qui dormaient sous les arbres, dans les jardins et dans les faubourgs, causait une étrange impression. Cette coutume de passer une bonne partie de la journée à dormir doit entraîner un incovénient pour le travail quotidien" (1986:233)

Dans la sélection et l'analyse de ces citation, nous prétendons démontrer les présuppósés nécessaire pour avancer dans l'étude de la relation pampa-pouvoir. Ces hypothèses fondamentales sont les suivantes:

a) la pampa est un paysage presque unique dans le monde par son extensión, sa topographie extrêmement plane, son climat temperé mais cyclique avec ses sécheresses et ses inondations, et l'absence d'arbres. Ce n'est pas pour rien que les espagnols durent le baptiser d'un nom nouveau qui n'existait pas dans le vocabulaire. Ce paysage ne s'appela pas steppe, ni plaine, encore moins désert: son nom propre, Pampa, est repris, selon Randle (1981) d'un mot quechua qui signifie "rase campagne". "Ensuite on commence à établir une differérence entre deux types de paysage: on appelle pampa les plaines couvertes de pâturage et puna celles qui sont désertiques" affirme Ramos (1992:20). Ce qui est certain, cést que le terme, répandu dans le monde entier grâce aux voyageurs du XIXe siècle, est devenu un substantif commun qui définit clairement un paysage avec ces caractéristiques.

b) ces caractéristiques physiques exercent leur influence sur les activites humaines au niveau matériel puisqu'elles impliquent l'absence de bois pour construire et faire du feu, la difficulté de créer des divisions ou des limites, celles d'établir des réseaux de communications (étant donné que tout chemin est bon) celle enfin de convoyer le bétail. Sous ce dernier aspect, Ramos (1992:38) affirme ce qui suit: "les caractéristiques saillances de fleuves et rivières sont leurs cours marécageaux et aux détours nombreux dus à l'inclinaison très faible de la plaine. Dans la première étape d'exploitation économique, antérieure à l'introduction de la clôture, cette caractéristique a été considérée comme avantageuse. On mettait à profit les changement de directions des cours d'eau pour parquer et mieux contrôler le bétail bovin ou le rassemblement de chevaux".

c) ces caractéristiques influent aussi sur les actions et perceptions individuelles des hommes. L'absence d'élements topographiques importants oblige à un affinement de la perception, sustout de la vue, qui doit s'habituer à distinguer les objets lontains. Mansilla affirme à ces propos: "La vue des indiens est comme celle des gauchos. Ils découvrent, á d'immenses distances, sans jamais se tromper, les objets, distinguant parfaitement la terre soulevée par des animaux sauvages de celle soulevée par des cavaliers qui courent"(1956:151). Dans la pampa il n'y pas d'objets intermédiaires: il y a ce qui est proche et il y a l'horizon. Comme le dit Martinez Estrada: "seul un oeil qui se trouble pour la perception des nuances et des tons dans les symphonies panoramiques, tolère sans dégoût la sincerité grossiere de la rue perpendiculaire et l'edification de rez-de-chaussée dans des pâtes entiers de maison à travers lesquels s'élève la plaine"(1993:147).

d) Cette influence à niveau individuel finit par passer d'une certaine manière aux conduites collectives, créant un esprit individualiste mais solidaire, simant la liberté des vastes horizons mais disposé à se soumettre sans analyse à un caudillo vigoreux qui le guide, opposé diamétralement à l'esprit urbain qui fleurit en Europe à partir de la Renaissance. Sanchez Sorondo (1987:130) dit à ce sujet: "Le mythe de l'Independence était fécondé par le sens primitif de la liberté americaine fondée sur ces égalites cosmiques sans traduction juridique possible qui éveille dans l'âme des gens l'immensité solitaire du paysage".

Dans le chapitre suivant nous essaierons de relier ces hypothèses au thème central: la relation entre le paysage et les formes d'exercer le pouvoir.

 

3. LES MECANISMES D‘APPROPRIATION

Ni des population ni d'autres signes humain ne troublaient la terre élémentaire. Tout était vaste, mais en même temps était intime et, d'une certaine manière, secret. Dans la campagne sans mesure, il n'y avait parfois rien d'autre qu'un taureau. La solitude était parfaite et peut-être hostile, et Dahlmann put soupçonner qu'il voyageait au passé et non seulement au sud"

J. L. Borges, "El sur", 1941. Obras Completas, tome 1, p. 528

 

3.1. INVENTER LE DESERT

Nous avons décrit la singularité de la pampa comme région géographique et l'influence que celle-ci exerce sur les modes d'y habiter. Comme le dit Ramos (1992:19): "Tout définira une situation particulière de transhumance, d'un cheminement permanent, ainsi qu'une forte précarité ou essencialisme particulier à ce qu'est la pampa". Nous allons voir maintenant s'il existe une relation entre le paysage et les formes d'exercer le pouvoir. Nous ne voulons pas dire que ces formes et mécanismes de pouvoir sont l'apanage de l'Argentine: les persécutions et les intolérances ne sont le patrimonie d'aucun pays, et par conséquent, cette hypothèse n'implique pas un déterminisme historique causé par la nature. Elle implique simplement que l'homme mettra en place des dispositifs semblables de contrôle de pouvoir quand il se trouve dans des conditions naturelles semblables.

Il est important de considérer que jusq'à la Revolution de Mai 1810, il n'existait pas de distinction précise et nette entre une "noblesse" propriétaire de la terre et le reste de la population dans l'aisance. Comme la pampa était si vaste, la terre était un bien presque intangible et sa seule possesion n'était pas considérée comme un symbole de lignage, contrairement à la tradition européenne. Si ce concept est difficile à saisir, qu'il suffise de voir la difficulte que l'on éprouve actuellement à comprendre que certaines ressources naturelles, comme l'air et le'eau, ont aussi une réelle valeur. On ne commence à les apprecier vraiment que quand, en raison de leur degré de contamination, ils cessent d'être aptes à la consommation. C'est le vieux probléme de l'objet ou de la ressource qui deviennent un bien économique en fonction de leur rareté. "Qu'on se rende compte qu' alors la propriété rurale composée d'une population paysanne peu nombreuse et dispersée n'avait pas de valeur de vente et pouvait être acquise sans guère de déboursement, et ne suffisait donc pas pour soutenir le prestige d'une aristocratie de propriétaire ruraux dans les domaines desquels on ne cultivait pas la terre".(1987:40) Et V. F. López (1882) souligne ce qui suit: "Sur notre territoire, ne se trouvent enterrés les secrets ni de civilizations, ni de cultes, ni de races perdues qui, comme les anneaux d'une chaîne inconmmensurable, se trouveraient liés dans l'obscurité des temps à notre race... Nos villes s'elevent à ras du sol. Il n'y a en-dessous que la glaisé et le tuf de la pampa". Jusque là, la pampa imposait son pouvoir, fondé sur l'immensité. En peu d'années la chose changerait.

Quels sont ces mécanismes qui, disons-nous, se firent jour dans la pampa comme dispositifs de contrôle? En principe et comme préalable, la construction du concept de pampa, ou, pour être plus précis, son homologation avec la concept de désert. Cette conception, celle du continent américain comme un grand vide, se profilait depuis l'époque de la conquête. "Le continent vide devait rester vide de tout. Ainsi se forma cette tendance inédite de la mentalité fondatric. Elle se fondait sur le néant. Sur une nature qu'on ignorait, sur une societé qu'on anéantissait, sur une culture qu'on tenait pour inexistante. La ville était un reduit européen au milieu du néant." (Romero, 1986:67) Cette vision s'accentue au XIXe siècle. L'Argentine de 1870 avait un impérieux besoin d'agrandir, de consolider son territoire national. A cet effet, il était beaucoup plus facile de supposer que le vaste et riche territoire de la pampa était en realité un désert sans maître, dans lequel erraient des tribus d'indiens sans importance et qui devaient être exterminés pour pouvoir partager ce territoire vierge. Même des personnages aussi "compréhensifs" du problême indigène que Mansilla pensaient de cette façon. "Ces champs déserts et inhabités ont un avenir grandiose, et avec la solennelle majesté de leur silence réclament des bras et du travail. Quand brillera cette aurore couleur de rose? Quand! Hélas! Quand les indiens de la Pampa auront éte exterminés ou réduits, christianisés et civilisés" (Mansilla, 1956:241).

Le paragraphe antérieur -qui n'est que descriptif et ne se situe pas dans un contexte qui prendait la défense d'un génocide- met en évidence un certain nombre de mytes constitutifs grâce auxquels la soi-disant "Génération de '80" inventa la pampa: "l'avenir grandiose", "les champs déserts et inhabités", qui attendent l'arrivées des européens pour être fécondés, etc. La construction de ce concept était facilitée par la fait dèjá cité que la pampa requiert une perception spéciale pour savoir capter ses changeament, ses possibilités, ses dangers. Un expéditionnaire ou un conquistador qui ne saurait lire ces signes -où se trouve un point d'eau, où trouver un nid de nandou avec des oeufs à manger, comment chasser un tatou- est condamne à mourir dans l'inmensité de la pampa. A cet égard, Ramos (1992:21) dit ce qui suit: "Nous pourrions dire que l'idée de paysage se divise selon deux visions: a) celle du provincial, de l'habitant de Buenos Aires, les voyageurs et des hommes de sciencie européens... et b) celle des gens plus enracinés à la terre comme l'indien, le gaucho et quelques écrivain régionaux. Alors que les premiers -avec une vision moins pénétrante- tendent à soutenir une théorie de la monotonie... les seconds démotrent un développement très fin de leur capacité de perception, faisant une différence précise entre chaque endroit, chaque trace, chaque distance, chaque changeament climatique ou chaque son. Tandis que pour les premiers tout était hostile et inédit, pour les seconds tout était assimilation et consubstantiation avec les élements naturels, sachant en tirer avantage avec une grande habilité".

Comme le dit Brailovsky, "le discours officiel de l'époque vise à décrire une nature vide, prête à être peuplée, évitant la contradiction des termes: il était nécessaire de la conquérir, précisément parce qu'elle n'était pas un désert".(1991:28). Cette construction du concept de "désert" qui remplace celui de pampa, tout comme la "nécessité" pour le pays de disposer de ces terres ne fut pas seulement une construction inconsciente et accumulative mais elle fut aussi préméditée et forgée: ainsi, J. A. Roca qui plus tard mènerait comme militaire la campagne contre les indiens, chargea en 1878 l'écrivain E. Zeballos de rédiger un livre qui signalerait les antécédents historiques et géographiques de la région et qui sortit de presse avec le titre "La conquête de 15.000 lieues" et une lettre d'introduction de Roca lui-même qui exposait ses théories sur la manière d'en finir avec les indiens. Le livre eut un grand succès dans la société de Buenos Aires, désireuse d'obtenir de nouvelles terres pour ses affaires.

Le second mécanisme fut d'essayer d'établir un type de contrôle sur les frontières sud et ouest du pays. Mais dans la pampa, la paysage plat, immense, sans endroits où se cacher -mais aussi sans tour de guet d'où l'on peut apercevoir l'ennemi, sans endroits privilégies d'on l'on peut le surveiller- les possibilités de contrôle se réduisent. Il n'y a pas à contrôler de voies d'eau. Il n'y a pas de ports importants à attaquer ou à defendre. A la traditionnelle cruauté de l'homme européen envers l'indien s'ajoute l'impossibilité d'une trèvé basée sur le partage de terres, le confinement partiel ou la création de réserves indigènes. Il n'était pas possible d'enfermer les aborigènes dans une vallée, ou derrière une montagne. La pampa infinie n'avait comme limites que ses propres limites, su loin: le Río Negro, le Río Colorado, la cordillère des Andes. Il n'y pas d'espace pour vivre à moitié ensemble, surtout parce que s'opposaient deux rationalités distinctes, deux conceptions différentes de l'espace: celles de l'Etat argentin et celles des indigênes.

Pour le gouvernement argentin, représentat à cette époque de la rationalité capitalista européenne, la pampa était une ressource qu'il fallait mettre en était de produire immediatement, au temps de la récupération économique du grand capital et avec la possibilité de faire des exercices financiers à une échelle peu souvent atteinte auparavant dans l'histoire mondiale (la périlleuse audace de ces exercices fut démontrée dans la crise économique de 1890, racontée parfaitement dans le roman "La Bolsa" de J. Martel). R. Gaignard (1989:331) dit à cet propos: "la conquête du désert s'inscrit dans le cadre qui couvre de son autorité l'ensemble de l'espace national, de manière à offrir aux investisseurs européens l'état de droit et de paix qu'ils attendent"

En revanche, pour les indigènes la rationalité était de maintenir leur mode de vie nomade qui était une manière logique de profiter des ressources changeantes de la pampa, pour établir des circuits de commerce entre les deux versants des Andes et pour ne pas souffrir les conséquences des pluies et des sécheresses cycliques. Cette manière d'habiter qui s'était développé avec peu de variantes depuis environ 10.000 ans fut affectée par l'arrivée de l'homme blanc et surtout par l'introduction de vaches et de chevaux, mais n'altéra pas le caractére transhumant du mode de vie indigène. Cette errance saissonnière fut possible parce que l'indigène utilisait sa perceotion aiguisée et sa connaissance profonde de la région pour savoir quand il fallait lever les campements et où on trouverait des pâturages adéquats ou des provisions d'eau propices.

Le troisième mécanisme ne fut pas une construction purement culturelle. Après "avoir tranformé" la pampa en une table rase, il fut nécessaire d'inventer un réseau qui la parcourrait avec un objetif: transportes les matières premières obtenues à Buenos Aires et, de là, les exporter. En réalité, ce ne fut pas un réseau, mais plusieurs qui commencérent à se superposer sur cet espace. Deux d'entre eux allaient presque de pair: les lignes télégraphiques et le chemin de fer. Les deux, à leur tour, étaient des réseaux centralisés, toiles d'araignée qui, avec comme centre Buenos Aires, commencèrent à construire en série les villages qui, malgré la menace des indiens, s'étaient établis autours des forts, Le troisième réseau fut la clôture qui, à partir de 1845, date où l'anglais R. Newton l'utilise pour clôturer un secteur de sa ferme, près de Chascomus, commence à se répandre dans la pampa.

Le mécanisme d'appropriation que déclencha la réseau chemin de fer-télégraphe est assez connu. Comme le dit Martinez Estrada (1993:43), "la machine est impérative et fait son parcours avec régularité et intelligence; elle semble être au service des populations des campagnes et des moissons, bien qu'en réalité elle y a pénétré pour les dominer et pour les enchaîner. Ell ne rencontre pas d'obstacles dans sa marche; elle va par la plaine qui, dès son arrivée, ne le conduit que là où elle le veut, et elle veut que tout aille à Buenos Aires où se trouvent à l'ancre les transatlantiques, eux aussi au service de l'Europe". Il est important de souligner la rapidité d'installation du réseau ferroviaire national: il passe de 1.373 km en 1875 à 28.000 en 1910, dont plus des deux tiers se trouvent dans la pampa. On répète la comparaison avec la plaine russe, puisque les ingénieurs anglais qui construisirent les chemin de fer argentins avaient fait l'expérience de les contruire en Russie et en Ucraine. Le mécanisme d'usufruit de la pampa par les chemin de fer anglais s'apprécie dans ce paragraphe de Gaignard (1979:292): "Les embranchement se multiplient de sorte qu'ils ne laissent aucune exploitation agricole à plus de 20 km d'une gare; la maille devient moins dense dans les zones consacrées exclusivement aux pâtures, par exemple, dans le sud-est et dans le centre-sud de la province de Buenos Aires. Vers l'ouest les lignes vont mourir dans la steppe, à côté d'un champ de dunes ou une lagune, terme des rails qui marque la limite de la zone où l'aridité empêche la culture". Le point important est que ces réseau obéissaient aux nécesités d'organization du capital étranger et qu'ils conditionnèrent le développement futur du pays en général et de la pampa en particulier. Peu importait la préexistance de la pampa et ses subtiles differenciations: la logique était l'extraction du grain et de la viande.

Mais s'il fallait ajouter un élément pour démontrer le caractèré experimental, positiviste, dans lequel la pampa était un espace abstrait à remplir, il se trouve dans la fondation de la ville de La Plata (1882). La nationalisation de la ville de Buenos Aires (c'est-à-dire sa transformation en territoire fédéral et en capitale du pays) qui fut accomplie après une lutte ardue d'intérêts politiques et économiques, obligea à chercher une nouvelle capitale pour la province de Buenos Aires. Sarmiento avait déja posé le problème de la possibilité de construire une ville nouvelle pour abriter la capitale du pays et l'avait baptisé "Argirópolis". Son projet qui date de 1850 resta à l'état de revê. Cependant, une fois qu'on décide la création de la ville de La Plata, on met en marche un vigoureux mécanisme et en peu de temps une nouvelle ville, fille de l'urbanisme du XIXe siècle, naît d'un marais désert.

P. M. Corvetto, un voyageur de l'époque, décrit la situation: "Actuellement, la caractéristique de la République Argentine es le pouvoir de création. Nulle part dans le monde le présent se transforme si rapidement en passé: hier le désert, aujourd'hui un projet, demain une ville! C'est que ce désert est essentiellement riche(c'est nous qui soulignons), que la terre paiera et rendra toutes les sommes qu'on aura pu dépenser pour la mettre en marche... la révélation palpable de l'impulsion actuelle est La Plata. Voici une ville dont l'histoire tient du miracle. Il y a deux ans, un chemin de fer tout nouveau emmenait jusqu'au milieu d'une plaine couverte de chardons et de ciguës, un cortège officiel et quelques invités. Une barraque de bois, faite précipitamment, fut le palais primitif destiné au banquet d'inauguration... Mais l'idée allait se transformer rapidement en chose tangible: une année a suffi pour tracer le projet, charrier l'immense matériel, faire les nivellements, diviser le terrain en lots".(Corvetto, 1886) L'étranger continue à s'étonner ensuite de la rapidité avec laquelle le projet se réalise: "Aujourd'hui, au bout de deux ans de travail, une ville entière surgit du sol et quelle ville! Ensemble harmonieux de palais habilement disséminés, larges rues, avenues immenses bordées de palmiers. Trente mille habitants remplacèrent les oiseaux de la plaine".

Nous voyons dans ce récit les éléments typiques de la mentalité de l'époque: les projets de fondation, l'oubli ou l'ignorance des conditions préalables (et même des condittionnements naturels) ce qui fait que plus tard surgissent des problèmes d'habitabilité, pour avoir édifié dans des zones inondables. Apparaît aussi la confiance démesurée dans les forces de "la technologie et de la civilisation", et bien entendu, l'adoption de formes architectoniques et urbanistiques européennes (le projet de La Plata fut l'oeuvre de Pierre Benoit, un français).

Ce n'etait pas la première fois que du haut du pouvoir de l'etat on essayait de contrôler l'établissement de villes sur le territoire américain. Sans parler de l'expérience précolombienne, la couronne espagnole l'avait déjà fait à travers les Lois de Indes et les jésuites eux-mêmes dans leurs réductions indigènes au Paraguay. Mais ces deux expériences avaient des caractéristiques différentes: dans le cas des Lois des Indes, le dispositif imaginé consistait en des manuels de normes abstraites, conçus en Europe et soi-disant capables de résoudre toutes les situations en Amérique, depuis le Mexique jusqu'à la Patagonie.

Les conquistadores éatient animés par un préconcept qui, comme le dit Romero (1986:11) "les poussa à agir comme si la terre conquise était vide -culturellement vide- et peuplée seulement d'individus qui pouvaient et devaient être déracinés et arrachés à leur trame culturelle pour les incorporer au système économique instauré par les conquistadores." En théorie, les Lois de Indes configuraient un projet total; dans la realité, les différentes facettes (économiques, culturelles, politiques) jouaient des rôles dissemblables, se manifestant parfois de manière contrastée. Contrairement à cela, le projet de contrôle territorial de la soi-disant Génération de 80 en Argentine n'etait nulle part défini d'une manière explicite et définitive, mais toutes ses traits étaient en accord avec la définition d'un modèle de pays: depuis l'immigration massive européenne jusqu'à la loi de concription militaire, en passant par notre thème: la conquête du Désert.

Dans le cas des missions jésuitiques, le projet avait bien sûr des dimensions totales: il était le façonnement d'une utopie paternaliste. Mais la différence avec le projet libéral de la génération de 80 est que les Missions allaient dans un sens opposé aux temps historiques et par conséquent s'isolaient du reste du monde, tandis que l'insertion de l'Argentine -plus spécifiquement l'intégration de ses plaines en tant que productrices de céréales et de viande pour le marché mondial- fut peut-être le premier essai réussi de division internationale du travail dans un schéma de globalisation de l'économie.

 

3.2.LA PAMPA: UNE ESPACE PANOPTIQUE?

Il peut être utile de voir cette conquête de l'espace de la pampa à la lumière des explications de M. Foucalt sur le pouvoir. Le philosophe français, faisant allusion aux dispositif disciplinaires, affirme ce qui suit: "Il faut annuler les effets des distribuctions indécises, la disparatión incontrôlée des individus, leur circulation diffuse, leur coagulation interminable et dangereuse: tactique d'antidésertion, d'antivagabondage (...), il s'agit d'établir les presences et les absences, de savoir où et comment trouver les individus, instaurer les communications utiles, interrompre celles qui ne le sont pas (...) Procédé pour connaître, pour analyser et pour utiliser, la discipline organise un espace analytique." (Foucalt, 1990:147) Ceci semble une description exacte des objetifs de la Génération de '80 en ce qui concerne la pampa: la clôturer de toutes parts pour éviter le vagabondage des indiens et des gauchos, la sillonner de lignes télégraphiques pour organiser les communications, organiser la "levée" (reclutement obligatoire des jeunes gens pour le service militaire) pour contrôler les désertions, enfin, unir le territoire au monde occidental, sans tenir aucun compte du coût en vies d'indiens et de gauchos.

Mais c'est ici qu'apparaît le Pouvoir du Lieu: tandis que le modèle rationaliste occidental a comme métaphore architectonique le panoptique de Bentham, la pampa oppose son propre concept de "panoptisme": voir et être vu de manière réciproque. Comme le décrit Foucault (1990:203): "On connaît le principe du panoptique: sur la périphérie, une construction en forme d'anneau, au centre, une tour, celle-ci avec de larges fenêtres qui s'ouvrent sur la face intérieure de l'anneau. La construction périphérique est divisée en cellules, dont chacune traverse toute le largeur de la construction. Elles ont deux fenêtres, l'une qui donne sur l'intérieur, correspondant aux fenêtres de la tour et l'autre, qui donne sur l'extérieur, permet que la lumière traverse la cellule de part en part. Il suffit alors de placer un gardien dans la tour centrale et d'enfermer dans chaque cellule un fou, un condammne, un ouvrier ou un écolier. Par l'effet du contre-jour, on peut apercevoir de la tour, se découpan parfaitement sur la lumière, les petites silhouettes captives sur la périphérie."

Le fondement théorique de ce mécanisme est clairement explicité aussi par Foucault: "L'appareil disciplinaire parfait permettrait â un seul regard de tout voir de manière permanente. Un point central serait à la fois source de lumière qui illuminerait tout et lieu de convergence pour tout ce qui doit être su" (1990:178). La caractéristique principale de ce dispositif est l'asymétrie entre les deux parties: du centre, on voit tout, mais de la périphérie, on ne sait jamait si on est contrôlé. Ne sachant pas s'il est surveillé ou non, l'individu reproduit à san compte les contraintes du pouvoir, par crainte d'être vu. Le panpotique est un mécanisme parfait, et une métaphore idéale des nouvelles formes de soumission imaginées par l'Ilustration.

Mais la nature géographique de la pampa ne permet pas ce type de dispositif. Son extension sans le moindre relief rend symétrique la relatión entre voir et être vu. La seule manière de voir plus loin est de s'élever un peu au-dessus du niveau de la terre, et c'est ce qu'essaient de faire les deux bandes qui se combattent. L'indien le fait en se mettant debout sur le dos de son cheval et confiant dans l'acuité de sa vision. L'homme blanc le fait en édifiant des "postes de guet" primitifs et précaires, car il est difficile d'obtenir de longs arbres pour leur construction. Mais dans les deux cas, on maintient la symétrie: contrairement au panoptique idéal ou à d'autres paysages américains, comme les vallées de la Cordillère ou les fôrets, où il est possible de trouver un endroit privilégie d'où l'on peut voir sans être vu, dans la pampa, pour voir davantage il faut nécessairement payer le prix d'être plus visible, d'être plus exposé. On perd ainsi l'effet le plus important du panoptique: "amener un état concient et permanent de visibilité qui garantit le fonctionament automatique du pouvoir. Faire que la vigilance soit permanent dans ses effets, bien qu'elle soit discontinue dans son action" (1990:204). Ou en d'autres termes: dans la lutte inégale entre indiens et blancs, la pampa introduit peut-être le seul mécanisme équitatif, normalisateur: la plaine. Surveiller signifie être surveillé.

Comme ils sont en relation avec la généalogie du pouvoir dans la pampa, il est intéressant de considérer deux concepts de Foucalt: le temps et la réclusion (l'enfermement). Par rapport au temps, Foucalt affirme: "les procédés disciplinaires font apparaître un temps linéaire dont les moments s'intègrent les uns aux autres et qui s'oriente vers un point terminal et stable, en somme, un temps évolutif. Au même moment, les techniques administratives et économiques de contrôle faisaient apparaître un temps qui s'écoule par séries, orienté et accumulatif: découverte d'une évolution en termes de progrès." (1990:164)Mais le temps des indigènes avait une autre caractéristique: au lieu d'être lineaire, il etait cyclique. Et il était en relation avec les cycles naturels: il existait une rotation territoriales propre au nomadisme des tribus de la pampa qui rendait absurde le concept de progrés lineaire. C'est ainsi que cet élément devenait un nouveau domaine d'affrontement cosmogonique entre les deux parties. Cette forme différente qu'avaient les habitants primitifs de percevoir le temps est confondue par l'homme blanc avec la fainéantise ou la nonchalance. Cependant, une part de cette consciencie est "heritée" par l'habitant qui résulte de la fusión, le gaucho.

Quant à la possibilité d'enfermer le rebelle, l'absence de constructions, tant civiles (domestiques) que militaires, la pénurie d'éléments manufacturés comme les caînes ou les fers et l'abondance du cuir font qu'un des principaux châtiments institues par l'armée de cette époque était d'être cloué au sol: on étendait le condamné sur le sol, à l'air libre, sur le dos, les pieds et les bras ouverts et attachés aux quatre extremités avec une lanière de cuir, celui-ci se retrécit et provoque des douleurs de dislocation dans les épaules et les jambes. Ce châtiment pouvait durer des jours au cours desquels on n'offrait au prisonner qu'une quantité minime d'eau pour qu'il ne meure pas de soif. Foucalt affirme que les fonctions du cachot traditionnel sont d'enfermer, de priver de lumière et de cacher. Ici ne s'accomplit aucune de ces fonctions: le châtiment disciplinaire est d'être intimement uni à la pampa, collé au sol, souffrant en union avec la terre les froids de la nuit et les chaleurs du jour. De nouveau la pampa impose ses règles.

 

3.3.QUESTIONS SANS REPONSE

La pampa est-elle alors un conditionnement naturel ou une invention culturelle pour conquérir un territoire? La réponse est, à notre avis, intermédiaire: la pampa comme paysage oblige à des réponses déterminées de la part du pouvoir, représenté à ce moment par l'Etat argentin naissant: les tentatives de "la forcer" à remplir des fonctions pour lesquelles naturellement elle n'est pas faite sont condamnées à l'échec, bien que l'investissement soit énorme, comme nous le verrons dans la suite. Cependant le pouvoir peut utiliser ces mêmes caractéristiques de la pampa pour imposer son jeu: ainsi, s'il n'est pas possible de cantoner l'indien, il faut le détruire, et si on ne peut contrôler le paysan, il faut le transformer en "méchant gaucho" comme Martín Fierro, et l'expulser hors de la civilisation, avec les indiens, ou l'isoler. La pampa encourage ainsi la sauvagerie du pouvoir: il n'y a pas de réfugiés dans cette guerre, rien que des morts. Et la mort devient quelque chose de quotidien, presque frivole, comme le perçoit bien Darwin: "On répand beaucoup de sang humain, on doit en attribuer la cause principale à la coutume de manier le couteau. Il est pénible de voir de nombreuses vies qui se perdent pour des questions sans importance. Dans les rixes, chaque combattant essaie de marquer le visage de son adversaire en la balafrant au nez ou dans les yeux, comme le prouvent souvent les profondes et horribles cicatrices".(1921:223)

Nous constatons donc que les stratagèmes territoriaux auxquels le pouvoir est habitué (centralisation, contrôle des ports, chemins et voies fluviales, douanes, monuments emblématiques) ne sont pas faciles à constituer dans la pampa: de fait, quand ils apparaisent dans la période historique suivante, peu années après, ce sont davantage des opérations de technique d'ingénieurs que des emblèmes directement dessinés à une telle fin. Malgré quoi la paraphernalie qui entoura, par exemple, l'établissement des lignes ferroviaires, constitua un système complet qui finit par accomplir aussi des fonctions symboliques

Comment lire alors la relation entre pouvoir et lieu dans la pampa de cette période? Si nous voulions comprendre la pampa d'après le courant anthropologique incarné par M. Augé, nous nous heurterions à des difficultés pour satisfaire la définition que celui-ci donne de lieu anthropologique, puisque dans notre région nous ne trouvons aucune des trois exigence qui sont requises, ces "formes spatiales simples qui peuvent s'appliquer à des dispositif institutionnels différents et qui constituent d'une certaine manière les formes élémentaires de l'espace social".(Augé, 1993:62) Effectivement, pendant la période que nous étudions, il n'existe pas dans la pampa desitinéraires, c'est-à-dire "des axes ou des chemins tracés par les hommes", ni des carrefours, c'est-à-dire "des lieux où les hommes se croisent, se rencontrent et se réunissent", ni non plus des centres qui, suivant les définitions d'Augé, sont des espaces "plus ou moins monumentaux, soit religieux ou politiques, construits par certains hommes et qui définissent à leur tour un espace et des frontières". Examinons chacun de ces points.

Il y a toujours un chemin meiller qu'un autre pour unir deux points, même dans la plaine indifférenciée de la pampa. Il y avait en plus les "rastrilladas" (ratissages), c'est-à-dire les "sillons parallèles et tortuex qu'ont tracés les indiens dans les champs en raison de leurs innombrables allées et venues" (Mansilla, 1956:17). Mais ils n'arrivent en aucune manière à constituer un itineraire. Chaque "baquiano" (connaisseur des chemins) a son chemin, sa route favorite et légèrement meilleure, qui évite les petits ruisseaux, les zones basses ou remplies de crabes. Mais il n'y a pas de chemins collectifs, aucune trace visible de leur présence, tout au plus l'empreinte d'une charrette sur la boue humide. "A l'époque de la pampa barbare," nous dit Ramos, "sans arriver à l'extrême d'identifier direction et chemin, comme le supposait Darwin, les trajets étaient pratiquement libres entre le départ et l'arrivée, puisqu'il n'y avait que les jonchaies, les marécages, les chardons ou le désalignement des relais qui les déviaient. En plus, à cause de la dispersion des installations, de la liberté de circulation et du nombre infini de directions, ce n'est que dans de rares occasions que se consolidèrent des traces qui auraient pu avoir une influence notable sur le système formel de la pampa"(Ramos, 1992:101). Ce qui ne veut pas dire que n'existaient pas de grands circuits, comme, par exemple, les migrations saisinnières des indiens ou le déplacement de bétail réalisé par les indigénes vers l'autre versant de la Cordillère des Andes. Mais ils n'étaient pas fixes dans l'espace, et ne faissaient pas partie d'une tradition partagée par tous les habitants de cet endroit.

Il n'y avait pas non plus de carrefours, puisque les échanges économiques qui les fondaient se réalisaient d'une manière diffuse (moyennant de petites transactions entre indiens et gauchos frontaliers) ou d'une manière violente (par les malones, raids indigènes qui dévastaient tout et conduisaient d'immenses tropeaux de bétail, ou des contre-raids de la milice de l'Etat, avec les mêmes procédés mais en sens contraire); ces échanges ne se faisaient pas grâce au marché.

Il semble important de souligner ce phénomene et son incidence sur la formation spatiale de la pampa: en Europa et au long des siêcles, le marché fut une institutión qui aida à conformer le territoire et le temps d'une manière singulière. Le marché était le cadre où l'on échangeait les marchandises, mais il avait une telle importance qu'on arrêtait la guerre aux jours signalés pour le commerce, et peu à peu monta un réseau régional où les marchés étaient des centres. Autour d'eux croissaient les villes et les nouvelles institutions comme les bailleurs de fonds et les prèmieres banques.

Rien de semblable ne se produisit dans la pampa, comme on l'adit, l'échange des marchandises prenait deux chemisn différents: le bétail, en général, passait de main en main à travers les "malones" (raids d'indiens) ou les excursions militaires pour le récupérer (bien qu'en général le bétail était si abondant dans la pampa qu'on ne fassait pas l'effort de récupérer les vaches volées). Le commerce des denrées plus communes comme le sel, le outillage de monter, le maté ou le sucre se faisait par le canal des "pulperías", "négoce bien défendu où tout se vend, s'achete ou se consomme à travers les barreaux d'une grille" (Gaignard, 1979:132) ou por le canal de petites charretes qui sillonnaient la pampa, dont les maîtres, personnages marginaux, dépendaient en général de grands fermiers ou de commerçants de Buenos Aires. Le contrôle de certaines de ces marchandise était extrêmement important comme le prouve l'effort que fit l'Espagne pour maintenir le plus longtemps possible le monopole sur le sel, qu'elle obligeait à faire venir de Cadix (rappelons que le sel était, avant l'invention du refrigérateur, le principal élément pour conserver la viande, la transformant en viande "boucanée" (charque), c'est-a-dire en viande salée et séchée au soleil). En résumé, une des caractéristiques constitutives de l'espace européen qui était la place du marché et ses institutions annexes, n'a pas eu dans la pampa la même importance, excepté dans la ville de Buenos Aires. Cela se réfère au troisième point défini par Augé: le centre. Le seul centre se trouvait en dehors de la région et définissait par soustraction beaucoup plus que la pampa: c'était la ville de Buenos Aires, la "tête de Goliath" citée par Martinez Estrada.

Augé soutient que "ces formes simples ne caractérisent pas seulement les grands espaces politiques, mais qu'ils définissent en même temps l'espace de village et l'espace domestique" (Augé, 1995:63). En cohérence avec cette thèse, plusieurs des voyageurs cités parlent de l'absence presque totale d'espace domestique dans la pampa. Le ciel est toit et protection, un assemblage de chardons est tout au plus le refuge nocturne. On pourrait argumenter que le manque de matériau conspire contra l'edification de logements et de constructions de plus d'envergure. Mais la terre était -et est- dans la pampa le materiau abondant par excellence et il existe dans l'histoire de très nombreaux exemples de civilisations qui se sont crées à base de terre, cuite ou crue. Actuellement encore, l'architecture de certaines villes de la pampa trouve son identité dans les briques et dans les couleurs variées que permet cette terre cuite. Mais, dans la période que nous étudions, le plus haut niveau de sophistication est constitué par la chaumière, et même ainsi, il faut lire la description qu'en fait Mac Cann: "La chaumière était construite avec des roseaux, des pieux et de la boue; les murs qui n'étaient pas badigeonnés avaient à peine six pieds de haut avec un toit de paille de roseau. Elle se composait de deux pièces sans aucune fenêtre"(1986:36). Mais la plupart étaient de simples ruines, isolées dans la solitude de la pampa, presque transitoires. Evidemment cela ne constituait ni itinéraires, ni carrefours, ni centres.

La pampa alors est-elle un non-lieu? Selon notre point de vue, utiliser cette définition pour la pampa serait forcer beaucoup la dénomination de ces espaces, qui appartiennent en raison de leur propre définition à la "surmodernité". Affirmer que la pampe, un espace prémoderne par excellence, est un non-lieu, constitue un anachronisme. Ce que nous croyons vraiment, c'est que la pampa primitive, avant son adaptation et son européisation par la génération de 80 avait certaines caractéristiques particulières qui la rapprochent beaucoup des non-lieux de la surmodernité citée par Augé. Dans l'epilogue de ce travail, nous examinerons cette relation.

Entretemps, au chapitre suivant, nous verrons un exemple de la manière dont le pouvoir a essayé d'imposer ses règles à la pampa mais qui reste attrapé entre ses désirs de conquête et les limitations intrinsèques du projet. Nous ferons référence à l'épisode de la Conquête du Désert connu sous le nom de la "Zanja Alsina" (Tranchée Alsina).

 

4. LA "ZANJA ALSINA": UNE PARADIGME

"Pour en finir avec cet ennemi perpétuel et dans la connaissance exacte qu'on avait du caractère naturel et propre de l'indien, on croyaiy que le résultat serait satisfaisant... de les soumettre dans une guerre sui generis dans sa particularitée, parce qu'elle n'obéissait ni n'était sijette à aucune règle... les actuelles divisons militaires sont suffisantes pour rejeter les indiens, les combattre efficacement et les poursuivre jusque dans leurs campements, leur inspirant une terreur salutaire et nécessaire pour diminuer et leur enlever petit à petit leur manière d'être".

Eduardo Ramayón, soldat de la Conquête du Désert, 1913.

 

4.1. LES FAITES:

Vers 1870, la République Argentine était en train de se consolider comme nation organisée. A ce propos J. L. Romero dit ce qui suit: "La période qui s'écoule entre 1862 et 1880 marque un virage fondamental dans l'histoire argentine. L'action organique et tenace du pouvoir public pendant les trois premières présidences constitutionnelles non seulement a mis fin aux vieux problèmes qui s'étaient débattus durant cinq décennies mais a été le commencement de changements substantiels dans la structure économique et sociale du pays" (Romero, 1989:76)

La mise en marche du plan implicite dans la Constitution Nationale de 1853, basée sur les propositions de J.B. Alberdi et inspirée de la Constitution nordamericaine impliquait la mise en fonctionnement d'un projet de pays. Cette politique requérait avany tout, affermir l'organization interne et promouvoir certains changement économico-sociaux. C'est que, après la Révolution de Mai 1810, s'était produit une régression par rapport à l'ordre, obsolète mais existant, de l'organisation coloniale. Le pouvoir de l'immense pampa apparaissait de nouveau, comme il s'était présenté aux conquistadors, trois cents ans auparavant. "Aucune des villes argentines ne put surmonter la réversion produite par cette marée sauvage dont le flux irrépressible ruinerait le style de vie basé sur les traditions communales. Ce qui arriva, c'est que ce ne fut pas la ville qui imposa son pouvoir sur la campagne, mais tout le contraire: la campagna imposa sa structure nulle -sa pure conjoncture- à la ville"(Sanchez Sorondo, 1987:23). Poursuivant la lecture de Romero, nous pouvons dire: "L'organisation interne n'était pas chose facile. Le gouvernement national dut créer l'Etat presque de rien et en heurt constant avec d'autres pouvoirs. Il fallut fixer les limites interprovinciales, fixer les juridictions, résoudre le problème épineux des relations entre l'Etat national et la province de Buenos Aires, établirle service du courrier, supprimer les douanes provinciales; il fallut fixer le système d'impôts, établir les normes comptables, rédiger et mettre en pratique les codes et l'administartion de la justice. Tout cela et beaucoup plus encore fut fait méthodiquement, jusqu'à créer un vaste appareil de pouvoir et d'administration pour qu'il fonctionne dans tout le pays. Les difficultés ne manquèrent pas et il y eit mêmes quelques insurrections armées, mais l'Etat National les surmonta, comme il surmonta la menace des indiens qui, finalement, furent réduits par Roca en 1879."(Romero, 1989:77)

Cette "menace des indiens" à laquelle Romero se réfère trop prudemment n'était pas un simple thème de sécurité des populations: elle concernait l'integrité du territoire, puisque le gouvernement national ne contrôlait pas un tiers de la carte argentine actuelle, qui comportait toute la Patagonie réclamée déjà par le Chili qui en plus utilisait fréquemment des tribus indigènes comme pression sur le sud argentine actuel. Dominer à n'importe quel prix les indiens devint une des priorités de cette période.

Mais comme dans toute exécution de politique, existent des nuances, des formes différentes d'exécuter les ordres, depuis la plus modéré jusqu'à la plus extrème. Dans ce cas, on peut en donner deux exemples dans deux personnages qui en sont des archétypes: Adolfo Alsina et Julio Argentino Roca.

A. Alsina fut Ministre de la Guerre d'Avellaneda. En 1875, il se propose de briser la puissance du cacique Namuncurá. Il projette alors de dominer 4000 lieues (environ 10.000 km2) à l'ouest de Buenos Aires en les protégeant des "malones" par un immense fossé. Son plan ne s'achève pas, bien qu'on arrive à construire plus de trois cents kilomètres, et est considéré comme un demi échec. Alsina meurt d'une maladie contractée ou aggravée à la frontière et lui succêde dans sa charge J. A. Roca, un général beaucoup plus ambitieux (qui sera d'ailleurs plus tard président de la nation pour deux périodes). Roca se voyait lui-même comme une espêce de Jules César qui, après avoir conquis les Gaules, retournerait à Rome pour être couronné empereur. "Dans les caricatures de "El Mosquito", "Don Quijote" et dans les articles de journaux de l'époque apparaissent fréquemment les comparaison satiriques de Roca avec Jules César ... A l'ocasion de sa candidature présidentielle, Roca parle de "franchir le Rubicon".(Luna, 1993:305)Les Gaules de Roca seraient les terres patagoniques, et son plan, exterminer les indiens, comme on peut le voir dans l'épigraphe de ce chapitre, et chasser les quelques survivant au delà du Río Negro.

On peut entrevoir l'evolution de la pensée d'Alsina dans ses propos: "Commencer par couvrir la ligne du Rio Negro, laissant derrière le désert, équivaut à vouloir édifier en réservant pour la fin les fondations... Le Rio Negro, donc, ne doit pas être la première, mais au contraire, la ligne finale dans cette croisade contre la barbarie, jusqu'à obtenir que les habitants du désert acceptent, par la rigueur ou par la douceur, les bénéfices que la civilisation leur offre. Et s'il faut juger par ce qui arrive avec d'autres tribus qui vivent soumises, il n'est pas doutex d'espérer que le succès sera satisfaisant". L'idée globale d'Alsina est d'intégrer l'indien, non de l'exterminer, comme on le voit dans cette phrase du même discours: "le plan du Pouvoir Exécutif est contre le désert pour le peupler, et non contre l'indien pour le détruire".

 

4.2.L'INTERPRETATION:

Pour interpréter cet épisode en fonctions de notre thèse principale -comment la pampa modifie les estratégies de domination et rejette les inadéquates- il est important de tenir compte tant de la démesure de la tentative que de son peu de possibilités de succès, bien que la tranchée fût inexpugnable pour l'indien dans toute son extension.

Il s'agissait de la construction d'une défense fixe sur le territoire, une immense ligne qui permettrait de délimiter, dans le vide de la pampa, où terminait la civilisation et où commençait la barbarie. A défaut d'une limite naturelle, l'objetif était de créer une frontière artificielle.

Pour dessiner la tranchée, Alsina contracte un ingénieur français, Alfred Ebelot qui planifie "une tranchée protectrice de 100 lieues (plus de 400 km) consistant en un fossé de trois aunes (2,60 m) d'ouverture sur deux aunes (1,73 m) de profondeur et un parapet de gazon sur le côte intérieur d'une aune et demie (1,30 m) de hauteur" (Ramayón, 1913:27) En 1877, il n'existait en Argentine aucun moyen mécanique d'excavation et tout le travail qui supposait un mouvement de terre de 45.000 m cube pour chaque km. de progrès, dévait se faire à la main. Mais par ailleurs, ce n'était pas un ouvrage construit à Buenos Aires, où l'on pourrait avoir une infraestructure d'appui et une main d'oeuvre en abondance, mais construit au milieu du désert, où il était difficile de porter pelles et pics, sans compter qu'on travaillait avec des soldats loqueteux et mal nourris. L'Armée à ce moment opérait dans des conditions matérielles exigües: les garnisons et les fortins manquaient d'équipement et même on payait les maigres salaires avec des bons. Si on compare les énormes dimensions de la Muraille de Chine et le temps qu'on mit à la construire, la présence du pouvoir impérial, avec les dimensions plus réduites de la Zanja Alsina, mais les forces beaucoup plus faibles de l'Etat Argentin naissant et la rapidité de son exécution, la tranchée acquiert des dimensions encore plus héroiques. Mais de même que son parallèle oriental, elle ne servit â rien.

Une digression s'impose pour parler du parallélisme entre les deux séfenses. Selon J. L. Borges, les peuples à cheval craignent les villes. Il donne comme exemple les Mongols et les troupes de cavaliers armés de notre pays, mais quand il parle des premiers, c'est comme s'il parlait des "malones", si grande est la ressemblance avec eux. "Les mongols, avec leur cavalerie mobile, pouvaient dévaster les campagnes et les populations ouvertes, mais pendant longtemps ils ignorènt l'art de prendre les places fortifiées par les ingénieurs chinois. En plus, ils faisaient la guerre en Chine comme dans la steppe, par des incursions succesives, à la fin desquelles ils se retiraient avec leur butin permettant que dans l'arrière-garde les chinois reviennent occuper les villes, relèvent leurs ruines, réparent les brèches et refassent les fortifications" Borges tire ses conclusions habituelles sur l'histoire cyclique: "Eloignées dans le temps et l'espace, les histoires que j'ai rassemblées se réduisent à une seule (...) L'image ed l'homme sur le cheval est secrètement pathétique. Son oeuvre est éphémère comme lui".(Borges, 1993:152) Le comportement desmalones est égal à celui décrit pour les mongols, ce qui nous permet à nous à nous d'extrapoler. à la distance, et de dire que le destin de la Zanja Alsina était semblable à celui de la Muraille de Chine: être assujetie par la puissance de la combinaison homme/cheval.

La Zanja Alsina fut-elle une erreur stratégique, une folie personelle d'Alsina, une tactique effective mais mal exécutée ou agit-elle pour arrêter les indiens, mais son succès fut-il dissimulé pour permettre des méthodes plus violentes contre l'aborigène? Un peu de tout cela à la fois.

L'idée d'une défense linéale au milieu de la pampa paraît saugrenue. Les strategies qui impliquent la construction de défenses, parapets, fossés et murailles étaient beaucoup plus efficaces avant la guerre moderne, c'est-à-dire avant l'apparition des armes à feu et specialement des canons qui peuvent démolir des structures de défense. Mais, en de nombreux aspects, la guerre contre l'indien ressemblait à une guerre prémoderne, avant les armes à feu, puisque, même si les indiens pouvaient se procurer des rifles, il leur était difficile de se procurer des munitions et presque impossible d'avoir un canon.

De toutes façons, la majorité des défenses dans les guerres conventionelles s'installe dans des endroits clef, défiles de montagne, coudes de rivières, ports importants ou même autour des villes. Il est vraiment étranger de rêver à la construction d'une ligne pour prevenir les invasions, ligne qui non seulement peut être franchie, mais encore contournée à ses deux extrémités. Le pouvoir du lieu s'impose ici aux désirs humain de contrôle: dans une interminable plaine cartesienne, l'unique ligne posible est la ligne droite. Et les trois cents km. de la Zanja Alsina se firent presque en ligne droite, avec de légères variations causées par le désir d'unir deux postes frontières.

Les malones, en réalité, utilisérent souvent une tactique plus primitive encore que de la contourner: profitant du grand nombre de brebis qui existaient dans certaines régions, ils condusaient d'immense bandes jusq'à la tranchée, les obligeaient à s'y jeter et ensuite passaient sur elles, construisant avec l'entassement des corps un terrible pont vivant.

Qu'y avait-il de folie personelle? Les gens qui accedent au pouvoir arrivent parfois à executer des plans qui paraissent saugrenus, mais qui interprètent d'une certaine manière l' "esprit des temps". Alsina basa la construction de la tranchée sur une certaine idée, plus sentimentale que logique, qui existait dans la societé de cette époque, sur la nécessité de se protéger d'une certaine manière des attaques des indiens. C'est ainsi qu'il dit: "J'ai concentré toute mon attention à combiner un plan qui permettrait d'occuper d'une manière permanente une nouvelle ligne avancée de frontière. Je me proposais ainsi non de supprimer totalement les déprédation des barbares mais de rendre impossibles les grandes invasions et difficiles les petites". Les critiques â cette thèorie furent grandes et pas toujours désintéressées. Elles peuvent se résumer dans cette phrase de J. Walther (1976): "Peut être ce que ce plan avait d'objetable était l'intention d'attirer l'indien vers la civilisation par des moyens pacifiques. L'expérience de presque un demi siècle avait démontré que, sauf de rares exceptions, l'indien était un être racial rétif à toutr idée de soumission aux chrétiens"

D'autre part, lles intérêts commerciaux -locaux et eupopéens- faisaient pression pour mettre en production toute la pampa et non seulement la partie qui pouvait être habilitée derrière la Zanja Alsina. Par ailleurs, laisser l'indien en vie, même derrière une tranchée efficace, impliquait toujours le risque -pour le financier à Londres- que dans un malón les indiens dévasteraient tout, condusaint les vaches au Chili. Et certains secteurs politiques -celui représenté par Roca, par exemple- voulaient une campagne glorieuse, bien qu'elle fût fausse. Ils avaient besoin de démontrer que dans une guerre agressive l'armée nationale avait obligé un ebbeni meurtrier à se rendre at qu'on n'était pas rester à attendre derrière défense neutre. Et cependant, la lutte contre l'indien n'avait rien de glorieux. C'est ainsi qu'Alsina affirme: "En ce qui me concerne, j'avoue que m'inspire de la tristesse la lutte corps à corps entre le chrétien et l'indien. Le premier avec sa cuirasse et armé comme il l'était vaincra toujours et sans être blesse dix des seconds qui n'ont rien pour de protéger et avec leur lance insignifiante". Roca cherchait un autre profil de guerreL : "Les forts fixes au milieu du désert tuent la discipline, déciment la troupe et dominent peu d'espace ou n'en dominent aucun", disait-il, en opposition avec la théorie et l'action d'Alsina.

 

4.3. LA FIN

Alsina meurt d'une maladie imprévue. Sanchez Sorondo (1989:207) le décrit ainsi: "Tandis qu'il expire, l'assaillent des ombres délirantes de caciques et de miliciens dont le vacarme cauchemardesque ne respecte pas sa vois de commandement rauque et exténuée. C'est comme un assaut de lances serrées, une rande de cris et de coups de feu, une tourmente de crinières et de ponchos qui encerclent le caudillo agonisant qui rend son âme et se recommande à Dieu". La tranchée, à la disparition de son principal promoteur, est abandonnée et demeure enachevée. On dit que jusqu'il y a peu, au seuil du XXIe siècle, on pouvait en trouver des restes dans la province de la Pampa. Après la mort d'Alsina, J. A. Roca reste à la tête du Ministère de la Guerre et fait la campagne qu'il voulait, portant les frontières du pays jusqu'au Rio Colorado, dans la Patagonie, mais en réalité, dans cette guerre, il n'y a presque pas de batailles massives: les indiens avaient été vaincus par les maladies apportes par les chrétiennes et, particulièrement en cette année, décimés et chassés par une forte sécheresse. Mansilla (1970:12) décrit ainsi cette tragédie: "Les indiens avaient une véritable terreur panique de la variole qui, soit par des circonstances cutanées ou par le type de leur sang, les attaque avec une furie meurtrière. Quand, à l'intérieur des terres, apparaît la variole, les tentes se transportent d'un endroit à l'autr, les familles épouvantées fuient à de longuest distances des endroits infestés. Le père, le fils, la mère, les personnes les plus chères sont abandonnées à leur triste sort, sans qu'on leur fasse d'autre faveur que de leur mettre près du lit de l'eau et des aliments pour plusieurs jours". Roca emmène avec lui dans sa campagne un journaliste pour qu'il embellisse les faits et qu'ainsi la Conquête du Désert apparaisse comme un "victoire" dans les journaux de Buenos Aires. Ainsi s'acheva, sans même qu'il y eût une évaluation de son rendement possible, l'histoire de la Zanja Alsina

S'achève aussi l'histoire de la pampa comme désert dans l'imaginaire argentin, de cette espèce de "finis terrae" de la pampa. Se place est occupée par la Patagonie, qui devient le nouveau refuge des aventuriers, le dernier emplacement de quelques tribus indigènes qui demeurent encore pauvrement près de la Cordillère et l'espace aussi où sont expulsées les brevis, déplacées de la pampa par les vaches qui sont plus rentables. Cependant ce ne sont pas des régions semblables. L'inmense territoire patagonique -600.000 km2, beaucoup plus vaste que la pampa- partage avec elle quelques-unes de ses caractéristiques: l'inmensité, le dépeuplement primitif, le caractère plutôt plat, l'absence de limites visibles. Mais il existe aussi une longue série de différences: les rigueurs du climat, les vents dévastateurs, la pénurie de flore et de faune, l'aridité, ce qui, sans parler de circonstances historiques, lui donne une place originale dans l'imaginaire argentin (et international: voir à ce propos l'histoire d'Oreille I, un français délirant qui se proclama lui-même empereur de la Patagonie à la fin du siècle dernier, ou l'Ile de la fin du Monde, décrit par J. Verne). Dans ces visions, le rôle de la Patagonie est celui de la limite finale, presque la "terra australis incognita" imaginée depuis 1492 par les européens.

Darwin lui-même dit ce qui suit de la Patagonie: "Dans tout le paysage il n'y a que solitude et désolation. On ne voit pas un seul arbre et sauf quelque guanaco qui semble monter la garde, centinelle vigilante, sur le flanc de quelque colline, on ne voit aucun animal, ni même un seul oiseau. Et cependant on sent comme un plaisir intense, bien que très peu défini, en traversant ces plaines où aucun objet n'attire notre regard. Depuis quand cette immensité existe-t-elle ainsi? Combien de temps durera encore cette désolation? Tout ce qui nous entoure paraît éternel."(Darwin, 1921:240)

Et dans l'inconscient collectif argentin, avec sa densité de moins d'un habitant par km2, et après des tentatives inachevées de devéloppement pendant la décennie de '60, la Patagonia est aujourd'hui encore la terre à conquérir qui, avec ses richesses naturelles présumées sauvera le pays de la banqueroute. Cette faible densité de population met en crise la propre identité nationale de la region, étant donné qu'elle est inférieure aux densités suggérés par les Nations Units considérées comme nécesaires pour réclamer la souveraineté. D'un autre côté, si on examine les registres cadastraux de la région, en constate qu'il existe d'énormes latifundis, plus grands que bien des pays européens, proprieté dans leur grande majorité de capitaux internationaux -surtout anglais, bien que récemment Benneton lui-même acheta des terres pour faire l'élevage de brevis- avec comme conséquence que s'estompe davantage encore l'identité de la Patagonie.

C'est ainsi que la Patagonie, déplaçant la pampa, reapparaît de temps à autre dans le débat public national comme la région de l'avenir, mais c'est une expectaive qui, en raison même de son étendue, paraît effrayer l'esprit argentin, qui finalement abandonne l'entreprise.

 

EPILOGUE

"Vue de loin, la station-service paraissait avoir été prospère autrefois, mais maintenant elle n'avait rien de plus qu'une pompe de gas-oil pour les tracteurs et une autre d'essence super au cas où passerait quelqu'un en difficultés. L'huile qu'annonçait le panneau publicitaire, il y avait des annes qu'on ne la fabriquait plus. L'atelier de réparation de pneu et la cantine étaient fermés et començait à tomber en ruines".

Soriano, O. "Una sombra ya pronto serás", 1990.

 

Comme le prouve la lecture faite jusqu'ici, ce travail n'est pas le résultat du développement d'une thèse ni ne prétend s'adapter aux normes de présentations scientifiques. Il n'y a pas ici de preuves absolues, de certitudes personnelles ou bibliographiques. Il n'est que le sous-produit de beaucoup d'années pasées à étudier le environnement de la pampa, à partir de la discipline particulière de l'auteur, nourri aussi d'éléments littéraires. On pourrait dire que la structure d'organisation du travail (et surtout notre manière de le penser) est semblable à la structure géologique de la pampa: alluvions, lentes sédimentations faites de couches infinies dont l'unique connexion apparente est le fait de se superposer. Dans cette coupe accumulative du sol de la pampa, on peut lire les explosions de volcans primitif, les progrès et les reculs de la mer sur la terre, l'existence et la disparition d'animaux préhistoriques extraordinaires et, dans les dernières couches géologiques, légères comme un soupir, les premières pointes de flèches des habitants primitif et (peu) ou (beaucoup) de temps après, quelques instruments de labor abandonnés, la sudeur des immigrants, des champs en jachère, des fertilisants. Une tranchée longue et absurde croise cette coupe, par un côté.

Il n'y a donc pas de corollaire possible au travail. On pourrait continuer à parler de ces thèmes éternellement, en spirale, survolant chaque fois avec plus de profondeur les constantes de ce paysage: l'immensité, le silence, l'horizon infini. Borges affirme dans le conte "la fin" (1944): "il y a une heure de l'après-midi où la plaine est sur le point de dire quelque chose; elle ne le dit jamais ou peut-être le dit-elle infiniment et nous ne l'entendons pas ou nous l'entendons, mais c'est comme une musique intraduisible" Jusqu'ici nous avons essayé d'écouter ce que dit le passé de la région. Il reste à noter un seul poit, insinué dans l'introduction: de quelle manière la pampa se présent au début du XXIe siècle?

Dans les millions d'années où elle ne fut peuplée que par des animaux et dans le dix mille ans où elle fut peuplées par les aborigènes, la pampa fut exactement comme son archétype: une très vaste plaine indifférenciée, avec ses 360 degrés d'horizon libre pour l'observateur, sans arbres qui pourraient troubler la vue, sans cours d'eau importants, sans accidents géographiques visibles. Un tapis vert sous le ciel. Le puissant désir civilisateurs de l'Empire Espagnol n'a même pas pu en venir à bout: les conquistadors préférènt s'établir sur ce que laissèrent (mort o vif) le plus puissantes civilisations précolombiennes. Ils fondèrent dans la viceroyauté de fastueuses ville comme Lima ou Mexico plutôt que d'édifier péniblement des villes sur un territoire sans traditions et sans mythes. "Naturellement, le premier grand problème de la fondation de la ville argentine dut consister dans la nécessité de savoir, avec une certitude préalable, il fallait l'établir et ce qu'il fallait faire pour qu'ensuite elle s'enracine sur cette table rase de la forêt ou de la pampa où avait fini par aboutir la prouesse des espagnols quand ils atteignirent ces régions... Car il se fait qu'en arrivant dans les plaines argentines, la conquête n'a pas de points de repère concrets et précis; d'une certaine manière, elle n'a pas de prétexte ni d'objetif visible. Elle ne rencontre plus de villesni d'importantes agglomérations indigènes, comme celles qui avaient marqué son avance au Mexique et au Pérou; elle ne rencontre maintenant surtout que des obstacles naturels ou géographiques, ce qui fait qu'en realité, la Conquête pénètre, déjà dès le début, moins comme Conquête que comme Colonisation".(Canal-Feijóo, 1951:14)

Récemment les nécessités d'expansion constante du capitalisme du XIXe siècle -nous parlons d'il y a à peine cent ans- mirent en fonction et globalisèrent pour dominer toute la planète (et pur enrichir un petit nombre) les fruits possibles de la pampa. Et dans ce but, il fut nécessaire de la conquérir, de la traverser de réseaux multiples que nous avons déja décrits: la toile d'araignée du chemin de fer avec ses gares typiques qui se multiplient à la limite des villages, le télegraphe et ses poteaux dressés importés d'autres régions, étant donné que la pampa refuse de donner les arbres pour l'établir, le plan tissé de routes automobiles avec son cortège de pompes à essence et de stations, la chaîne presque invisible des barbelés qui délimitent les terrains et les enclos, la série de silos, de greniers, de moulins et de dépôts nécessaires pour extraire le jus de la terre et le concentre en des points déterminés pour le transporter à la grande ville. Pendant un peu plus de cent ans, la pampa fut la civilisation en Argentine et son modèle réussi d'exploitation fut extrapole vers d'autres territoires du pays, qui, avec des conditions de sol et de climat différentes, ne résistèrent pas souvent à cette surexploitation à la manière de la pampa. A cet égard, on peut observer la processus de "pampeanisation" productive du Chaco de Salta, où on appliqua des techniques de production propres à la pampa et qui y reússirent, mais qui, dans ce milieu totalement différent, ne causèrent qu'un cercle vicieux d'érosion, une rapide réduction du rendement des récoltes, et la nécessité d'augmenter des éléments externes. Apparemment, la pampa indifférenciée avait ouvert la voie à une structure territoriale solide, avec une suite logique de villages unis selon la rationalité de l'exploitation capitaliste (que cette rationalité ait été bonne ou mauvaise pour le développement du pays comme intégrité est un autre thème qui dépasse les limits de cette communication).

Rien n'est éternel. Le sauvage reconversion néoliberale commencée avec l'hyperinflation de 1989 y 1990 -qui signifia un brutal transfert de revenus des secteurs salariés aux grandes entreprises, et surtout la destruction de toute possibilité de résistance sociale aux changements- eut comme base la privatisation de tous les services publics, entre autres les chemins de fer et les routes: les embranchements ferroviaires qui ne donneraient pas de bénéfices, furent mis hors service. Ce fut le coup de grâce pour les villages qui pendant presque un siècle avaient vécu en dependance de l'arrivée du train, et qui, durant les dernières années, végétaient, en constatant que les jeunes générations s'échappaient vers la grande ville.

Les routes qui unissaient des points importants et qui, par conséquent, étaient rentables, furent aussi privatisées. Les postes de péage se multiplièrent sur les routes principales. Les autres routes ne furent plus entretenues: les trous et les nids-de-poule s'y accumulent. Si la situation ne se modifie pas du tout au tout, dans très peu de temps elles seront impraticables.

En peu d'années, ce réseau édifié laborieusement sur le territoire de la pampa a été désaffecté, seules quelques lignes principales demeurent. La pampa redevient lentement une plaine indiffeérenciée. Parallèlement, les télécommunications -privatisées elles aussi- commencent à occuper une place prépondérante: dans les dernières annés, les progrès en communications et en informatique ont mis à la mode et en pratique le terme "cyberspace" comme l'espace virtuel dans lequel se réalise tous les échanges d'informations. La "internet" et des réseaux similaires commencent à faire partie de la vie des privilégies qui peuvent y accéder. Les réseaux physiques ne sont pas indispensables: une toute petite antenne sur le toit suffit. Rien de plus pareil à la pampa que cet espace virtuel: dans cet espace il n'y a pas non plus d'horizons proches, ni de différences entre est, ouest, su ou nord. Ici aussi on a besoin d'une perception espéciales pour ne pas se perdre dans le flot d'information.

Ce commentaire final n'est pas un apologie, il n'est qu'une description: le réseau virtuel n'est pas démocratique, puisqu'il se forme dans un climat de très sérieuse exclusion sociale, peut-être le plus profond dans l'histoire du pays: jamais il n'y eut tant de chômage et la récession profonde est le prix qu'on paie pour la faible inflation des dernières années. Mais ce qui est certain, c'est que le cyberspace a de notoires points communs avec ce que fut la pampa jusqu'au siècle dernier. Peut-être faudra-t-il que viennent des voyageurs de l'extérieur, comme ceux que nous avons cités Mac Cann et Darwin, pour nous démontrer nos propres singularités. Peut-être aurons-nous de nouveau une pléide d'écrivains qui repenseront le pays comme le firent en son temps Sarmiento, Alberdi ou Martinez Estrada. Peut-être surgiront les nouveaux caudillos de l'informatique, comme surgirent les premiers caudillos du plus profond de l'Argentine. Après tout, personne n'a su prevoir une révolte comme celle de l'Armée Zapatiste à Chiapas, Mexico.

Dans l'attente de ces temps et tout en espérant que cette modeste contribution en accélérera la venue, je conclus cet essai, rédige du haut d'onzième étage d'un édifice de Mar del Plata, ville côtiére de la pampa, avec une vue dégagée vers l'ouest, l'immense horizon de la plaine, l'infini, au loin. Il est tard de nouveau et le soleil se cache, colorant comme toujours tout le ciel. Après des siècles, il semble qu'on entend encore le silence des indiens.

 

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